Thomas Sommer-Houdeville, 34 ans, militant au Nouveau parti anticapitaliste, fait partie de la campagne internationale pour le peuple palestinien. Il est l'un des quelques français de la flottille de la liberté, détournée par l'armée israélienne à la fin du mois de mai 2010. Et Thomas compte bien remettre ça prochainement... Récit
« Toute l'idée de la flottille a commencé il y a plusieurs mois, à l'initiative de camarades grecs et de l'organisation: « Free Gaza movement ». De mon côté, j'ai décidé de rejoindre ces gens- là en route afin de mobiliser le réseau français et international. C'est comme ça que je suis arrivé à Athènes....
Pour Thomas Sommer et ses camarades, la constitution de cette flottille a été une tâche particulièrement lourde. Plus d'un an de travail a été nécessaire pour affréter un cargo, plus les efforts de coordination entre les participants turcs, suédois, irlandais. Les organisateurs ont du s'entendre pour partir au même moment de ports et de pays différents. Sans compter-dixit Thomas Sommer les pressions exercées par l'état hébreu pour empêcher ce départ:
« Des tentatives d'intimidation ont été faites sur la Grèce, l'Irlande et Chypre. On est partis quand même, mais avec moins de bateaux que prévus. Les bateaux irlandais et américains ont été retardés à cause de problèmes techniques assez bizarre. Certains comme le journal « Le canard enchaîné ont même évoqué des sabotages. Et puis des parlementaires chypriotes ont été carrément bloqués par leur gouvernement. »
De son côté Thomas Sommer a embarqué à bord d'un cargo grec: le Sofia. A bord l'ambiance est: « plutôt bonne parce que nous ne sommes qu'à deux jours de navigation de Gaza, avec la résolution de briser enfin ce blocus. Les Israéliens ayant annoncé qu'on ne passerait pas nous espérions, en longeant les eaux internationales, arriver en pleine journée dans la zone d'exclusion de 25 miles, pour pouvoir être en capacité de négocier avec leur marine. On pensait éventuellement contourner par l'Egypte, et ensuite actionner des leviers diplomatiques de pression avec les gouvernements français, grecs et turcs. Mais on n'avait certainement pas envisagé cette agression dans les eaux internationales, à 4 heures du matin, ni l'incroyable violence dont les soldats israéliens ont fait preuve. »
Le jeune militant a été frappé par la brusquerie de cette attaque: « Pendant une heure au moins on voit des phares au loin. On se doute que c'est la marine israélienne. Et puis tout à coup on est cernés par des navires de guerre, des zodiacs remplis de commandos, des hélicoptères de combat qui nous survolent. Et très vite on se rend compte que l'assaut se focalise sur le gros bateau turc, avec cinq cent passagers à bord.
Cela se passe à 1 kilomètre environ. De là où nous sommes on distingue bien la scène parce que c'est la pleine lune et qu'il y a des lumières fortes qui convergent vers le « Turc ». Et puis on entend des bruits, des explosions, sans réaliser qu'à cet instant « ils » sont en train de tirer sur la foule ou que leur raid est aussi sauvage. »
Une demie heure plus tard « se souvient Thomas « le Turc est dévié de sa route ainsi que le reste de la flottille. Le « Sofia se retrouve isolé et entouré par les forces israéliennes. « A 5 heures du matin nous sommes à notre tour pris en chasse par des zodiacs. Un navire de combat menace de de nous couler en tirant à blanc. Malgré tout, nous décidons de tenir notre cap, direction Port Saïd en Egypte. Mais nous sommes sur un vieux cargo qui roule à 8 miles à l'heure. Très vite on est rejoints et envahis. Spontanément les passagers ont fait une chaîne autour de la cabine du capitaine. Les soldats israéliens donnent un coup de Taser aux quatre premiers qu'ils trouvent, tapent sur eux, sortent les flingues, menacent de faire feu et prennent le commandement du bateau. Tout le monde est rassemblé dans un coin, fouillé, ma carte d'identité est confisquée. Plusieurs d'entre nous sont molestés, notamment un copain suédois, qui a renoncé à sa nationalité israélienne. Comme il a fait son service là-bas il y est connu et donc les militaires israéliens le cognent juste pour le plaisir. Le cargo change de cap et part pour Ashdod en Israël. Un voyage qui dure au moins dix heures: on est à plus de 80 miles des côtes israéliennes. »
Ashdod est un port, transformé en une zone militaire fermée aux civils. L'accueil réservé à Thomas et ses compagnons est digne d'un mauvais feuilleton d'espionnage: « A l'arrivée nous sommes contrôlés par peut être 500 à 1000 membres de la police, de l'administration, des services secrets. On nous transfère d'un service à un autre. On nous met à poil, fouille de pied en tête. Tous nos bagages sont saisis. Les flics nous demandent de signer un papier attestant que nous sommes rentrés illégalement sur le territoire israélien. La majorité d'entre eux nous refuse puisque ce sont eux qui nous ont kidnappés! Ensuite notre groupe est envoyé dans la région de Beer Sheva, à deux heures environ d'Ashdod, direction la plus grosse prison d'Israël, qui a été fraîchement érigée. »
Dans le même temps le scandale international est en train d'éclater. Sous les pressions diplomatiques, les différentes représentations sont autorisées à visiter les prisonniers. « Après la nuit de taule, raconte Thomas, le consul adjoint français monsieur Chalançon est venu prendre les coordonnées de nos familles. Mais ensuite on a été de nouveau déplacés, cette fois à l'aéroport de Tel-Aviv, pour la procédure d'expulsion lancée contre les 500 personnes de la flottille. Cela dure toute une journée et c'est assez dur parce qu'apparemment les flics israéliens ont envie de se venger des répercussions internationales de l'attaque. En gros, dès que tu mouftes tu te prends une avoine. »
Thomas Sommer apprend alors qu'on veut l'expédier en Turquie. Mais il ignore à ce moment- là que la Turquie s'est engagée à récupérer les ressortissants et à les faire rapatrier ensuite.
« Tout ce que je vois, assène-t-il c'est que les flics sont incapables de retrouver mes papiers et que je vais me faire expulser sans aucune pièce d'identité. Je commence à râler. Le ton monte : « Ok monsieur vous ne voulez pas partir? On vous met sur le côté! » Je suis obligé de poireauter pendant trois heures avec d'autres qui sont dans le même cas et puis finalement on nous renvoie dans un camp de rétention : celui où se trouvent les copains grecs. Le gouvernement grec a été clair avec l'Etat hébreu: « Vous ne touchez pas à nos nationaux et on va les rapatrier avec un avion militaire. Pour autant moi et deux autres copains français, nous ne sommes pas fixés notre sort...
Je vois que les copains grecs, avant de prendre leur avion, sont tous transférés vers notre centre, où un bus va les chercher avec l'ambassadeur. Je discute avec les camarades, leur explique notre situation.
Coup de chance: l'ambassadeur rentre dans le centre pour s'occuper des ressortissants grecs. J’en profite pour monter avec les copains grecs et parler à l'ambassadeur. Évidemment, les officiels israéliens sont fous furieux: « Mais lui n’est pas grec, il est français ! » L'ambassadeur rétorque que je suis un citoyen européen et qu'il peut me voir aussi. Il me rassure en me disant qu'il va nous faire monter dans l'avion à condition d'avoir un accord, un laisser-passer de l'ambassade française. Il ajoute que l'avion militaire ne part que dans une heure et que ça ne devrait pas poser de problèmes. Puis il demande à un officiel israélien de me laisser appeler Chalançon. Celui-ci me dit qu'il nous cherche à l'aéroport de Tel-Aviv. Je lui raconte l'histoire et il demande où nous sommes pour nous rejoindre.
S’ensuit un dialogue avec l'officiel israélien au téléphone qui lui dit en anglais devant nous: « Monsieur vous ne mettrez pas les pieds ici. » Et il raccroche….
On regagne nos cellules. Et là ça dure plus de deux heures pendant lesquelles on voit les grecs monter à bord du bus les uns après les autres. Sauf nous. Pendant ce temps on voit, à la fenêtre, l'ambassadeur grec qui téléphone. Ça dure! Il fait les cent pas entre le centre de détention, le bus sur le parking.
A un moment donné il vient me voir gêné et me dit « J'attends le laisser-passer de votre ambassade et je l'ai toujours pas. Je ne comprends pas pourquoi ils ne l'ont pas envoyé. En tout cas je n'ai pas d'autorisation de votre gouvernement pour vous prendre. Je ne sais pas si je vais pouvoir vous embarquer. Une demi-heure après on le voit discuter assez fort avec les copains grecs. Il revient et propose de se contenter d'un accord oral que l'ambassade à Athènes nous prenne en charge. J'ai juste besoin de leur feu vert. En attendant je vous fais monter dans le bus. »
Il faut croire -conclut Thomas qu'il a eu l'agrément d'Athènes puisqu'on a pu prendre l'avion et qu'un responsable du service politique de l'ambassade nous attendait à l'aéroport d'Athènes…
Au terme de cette épreuve Thomas Sommer envisage la suite de l'opération « Un bateau pour Gaza. » Quand on lui demande s'il n'en a pas eu assez après cette épreuve il réplique: "C'est sûr que je ne l'ai pas fait pour l'hospitalité des services israéliens. Mais il y a une situation d'injustice qu'il faut combattre, qui est condamnée par l'ONU, la communauté internationale. Pourtant, personne ne fait rien. Si nous on ne se bouge pas il ne se passera rien, une fois de plus!
C'est un peu comme en Afrique du Sud. Si les peuples du monde n'avaient pas exercé de pressions fortes, notamment par le boycott sur l'Afrique du Sud, à mon avis, il n'y aurait rien eu. Moralité: on a raison de continuer jusqu'à ce qu'Israël applique le droit international, respecte les conventions de Genève et lève le blocus.
Et comme on a des gouvernements incapables et hypocrites on va refaire une flottille. Cette fois-ci encore plus grosse! Et j'espère que d'ici quelques mois ce sera plus qu'une flottille mais carrément une armada avec des bateaux italiens, anglais, suédois, français, grecs, turcs, de toute la Méditerranée, pour aller briser le siège.
La pression internationale a permis d'alléger le blocus. Cela veut juste dire qu'Israël tient encore le blocus mais qu'ils font passer un peu plus de choses qu'avant. Il faut qu'il soit levé complètement, que Gaza se reconstruise, avec du béton, du matériel de construction Israël refuse de laisser passer le matériel et c'est scandaleux. Les Gazaouïs vivent dans des ruines. Donc il faut qu'on recommence !
Certes le gouvernement israélien est dur mais a t-il envie que Israël passe pour un état voyou et paria aux yeux du monde? C'est la question que doivent se poser les dirigeants. Ils ont les moyens de couler cinquante bateaux s'ils le veulent mais sont- ils aussi inconscients et sanguinaires que ça? Je pense qu'on rentrera à Gaza cette fois-ci! »
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