
2003, un an avant sa mort, le jazzman Steve Lacy fait halte à Caen. Histoire d'enregistrer un projet insolite avec l’Orchestre de Basse-Normandie. Une séance d’autant plus émouvante que c’est l’une des dernières prestations françaises du grand saxophoniste « Free ».
Flash-back.
Steve Lacy, les tempes grisonnantes, un regard acier adouci par un sourire malicieux au coin des lèvres. Une impression de douceur mélancolique se dégage de ce petit homme blême.
Car Steve est blanc même s’il « sonne » comme un virtuose black. Ce New Yorkais dans l’âme n’est pas adepte des litanies. Il ne pipe mot, écoute simplement, sereinement, le chef d’orchestre Dominique Debart lui donner le la de la séance à venir. Quelques indications suffisent pour entamer la répétition.
Steve Lacy extirpe les anches de leur étui avec la délectation d’un gamin devant un jouet. Il est aux anges. Sa musique est faite pour défier les flèches du temps. On sent que Steve, lui, a vécu. Son visage aux contours burinés laisse entrevoir qu’il a traversé un siècle de jazz. Naturellement : Steve fait partie de son Histoire. Il a même contribué à écrire au moins un chapitre entier.
En vieillissant je trouve qu’il a conservé un faux air de l’acteur Lee Marvin. Renforcé par son accent « yankee » toujours aussi prononcé… malgré les nombreuses années qu’il a passées en France. Quelque chose en lui force le respect : Steve malgré sa taille frêle est un monument : brut, authentique. A l’image de ses compositions.
Nous sommes en 2003 quant a lieu cette session au Conservatoire de Caen. Le jazzman vient alors de sortir un disque unanimement salué par la critique : Work, avec Daniel Humair aux drums. Une pluie d’éloges qui n’étonne même plus : Steve Lacy a depuis longtemps atteint la catégorie des intouchables de la profession. Icône de la musique contemporaine, il a « soufflé » avec quasiment tout le monde.
De Gil Evans à Roswell Rudd en passant par Carla Bley et Jimmy Giuffre, Steve a écumé la scène free et avant-gardiste. Il en est aussi l’un des derniers Mohicans.
Quelque part dans les intonations volontairement déchirantes de son saxophone soprano plane l’ombre de Don Cherry et surtout celle de son mentor des débuts du Free : le pianiste Cecil Taylor. L’homme qui lui a fait découvrir Thelonious Monk et avec lequel il a fait avancer le genre.
Ce jour là, c’est avec l’orchestre de Basse-Normandie que Steve Lacy excelle. L’accompagnement est très écrit, millimétré, presque figé dans le moule de la précision. Plutôt insolite d’imaginer le chantre du Free jazz avec une section de cordes appliquée, toute en froide exécution instrumentale! Heureusement, Steve Lacy se détache très vite du tapis sonore formé par l’Orchestre. Dans une sorte de transe il délivre des notes distendues, torturées. Lui même est en proie à une folle agitation qui dément le calme dont il faisait preuve avant de monter sur la scène. On a l’impression que c’est un autre homme quand ses lèvres attaquent le tube de métal.
Alors que l’orchestre plaque mécaniquement les accords inscrits sur la partition le sax de Steve constitue l’agression. Il éructe des sons, des notes que les détracteurs du mouvement "free" qualifiaient de « fausses » dans les années 60.
Ce désordre apparent traduit en réalité une vraie science de l’improvisation et de la structure harmonique. Chef d’orchestre, poly-instrumentiste, compositeur, Steve est un connaisseur hors pair de la musique en général et du Jazz en particulier. Il a établi le chaînon manquant entre le Free et les racines fondamentales du Jazz : le style New-Orleans.
Au temps de sa folle jeunesse ses growls de clarinette lancinants répondaient aux feulements du trombone de Roswell Rudd.
Sur la scène du Conservatoire le magma sonore de Steve a juste cessé de bouillonner. Aussi soudainement que l’éruption a commencé. C’est l’heure de la pause.
Le maestro délaisse sa compagne de métal un court moment. J’en profite pour tendre, timidement, un disque vinyl pour une dédicace. Immédiatement, Steve, l’œil vif, pétillant, reconnaît la pochette du disque : « Scraps » s’exclame t’il. Amusé, il se souvient : "J’étais à Paris quand j’ai aperçu et acheté ces dessins d’enfants exposés dans le métro: Chez moi on appelle ça des « scraps » C’est avec ça que j’ai décidé d’illustrer l’album ».
Sur la cover figurent des photos du Steve Lacy des années 70 flanqué de ses complices de l’époque : le saxophoniste Steve Potts et la chanteuse-violoncelliste Irene Aebi.
Des photos qui reflètent à merveille les années parisiennes du roi du soprano. Paris, une ville qu’il adore, qui l’a inspiré, accueilli…
Mais à l’image de Dale Turner le musicien incarné par Dexter Gordon dans Autour de minuit de Bertrand Tavernier :
Now Steve feels like going back home. Après avoir connu un exil musical très long en France, il veut retrouver ces racines, le pays qui l’a vu naître. Le billet d’avion est prévu.
L’interview s’achève et déjà je pressens que c’est sans doute la dernière fois que je vois ce « monsieur » du Jazz. Je lui serre la main. Non sans une pointe d’émotion. Le temps de me lancer un petit geste d’adieu complice, son esprit est loin.
Des mois plus tard c’est par la presse que j’apprendrai la nouvelle: Steve Lacy s’est éteint … à Boston. Mais la flamme de son saxophone vif argent brûle encore…
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